http://contreinfo.info/article.php3?id_article=3148reprise de Vanity Fair du 28 décembre 2011
Une crise économique structurelle, aujourd’hui comme en 1930, par Joseph Stiglitz (I/II)Citer:
Le diagnostic sur la situation et les prescriptions qui ont suivi étaient incorrectes, à commencer par l’idée que les banques allaient amender leur pratiques, et qu’elles accorderaient à nouveau des crédits si ont les traitait suffisamment bien. On nous a dit : « N’imposez pas aux banques de conditions les obligeant à restructurer les prêts hypothécaires ou à se comporter plus décemment lors des saisies. Ne les obligez pas à utiliser ces fonds pour octroyer des prêts. De telles conditions déstabiliseraient des marchés fragiles. » Au bout du compte, les dirigeants des banques se sont préoccupés d’eux-mêmes et ont continué à faire ce dont ils avaient l’habitude.
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Dans la mesure où les riches ont toujours été en mesure d’économiser une part importante de leurs revenus, qui viennent augmenter l’épargne, un taux moyen proche de zéro signifie que tous les autres sont situés en territoire négatif. (Voici quelle était la réalité : dans les années qui ont précédé la récession, selon une étude faite par mon collègue Bruce Greenwald, de l’université de Columbia, les 80% les moins riches de la population américaine ont dépensés près de 110% de leurs revenus.) Ce qui a rendu possible un tel niveau de l’endettement, c’est la bulle immobilière, que les gouverneurs de la
Fed, Alan Greenspan puis Ben Bernanke, ont contribué à encourager par des taux d’intérêt faibles et l’absence de régulation
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Le problème aujourd’hui, c’est l’économie dite réelle. Ce problème trouve sa source dans le type d’emplois que nous avons, le type d’emplois dont nous avons besoin, et le type d’emplois que nous perdons. Ainsi que dans le type de compétences que nous voulons et le type de compétences dont nous ne savons que faire. L’économie réelle est depuis des décennies dans un état de transition épuisant, et ses dislocations n’ont jamais été envisagées en face. Sous le Long Marasme, on trouve une crise de l’économie réelle, tout comme c’était le cas à l’époque de la Grande Dépression.
Pourquoi la crise en 1929 :
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. La cause sous-jacente était un changement structurel dans l’économie réelle : la baisse généralisée des prix et des revenus agricoles, causée par ce qui est ordinairement considéré comme une « bonne chose » : une plus grande productivité.
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En 1900, pour produire suffisamment de nourriture pour le pays tout entier, il fallait employer une grande partie de la population américaine. Puis, survint une révolution dans l’agriculture, qui s’accélérera tout au long du siècle : meilleures semences, meilleur engrais, de meilleures pratiques agricoles, et une mécanisation généralisée. Aujourd’hui, deux pour cent des Américains produisent plus de nourriture que nous n’en pouvons consommer.
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Les agriculteurs ne pouvaient tout simplement plus rembourser ce qu’ils devaient, et le secteur financier a été entraîné dans le tourbillon de la baisse des revenus agricoles.
Les villes n’ont pas été épargnées, loin de là. Avec la baisse de leurs revenus, les agriculteurs avaient de moins en moins d’argent pour acheter les marchandises produites dans les usines. Les industriels ont dû licencier des travailleurs, ce qui a encore diminué la demande pour les produits agricoles, entraînant une baisse des prix encore plus marquée. En peu de temps, ce cercle vicieux a affecté l’économie américaine tout entière.
Comment cela s'est résolu : la guerre et donc des dépenses très importantes publiques :
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Il est important de souligner cette vérité simple : ce sont les dépenses publiques - c’est à dire une relance keynésienne - et non pas une quelconque correction de la politique monétaire ou la restauration du système bancaire, qui a déclenché la reprise économique. Les perspectives à long terme de l’économie auraient bien évidemment été encore meilleures si plus d’argent avait été consacré à des investissements dans l’éducation, la technologie et les infrastructures plutôt qu’à des munitions, mais même ainsi, de fortes dépenses publiques ont plus que compensé la faiblesse des dépenses du secteur privé.
retour à la crise actuelle :
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À l’époque, nous passions de l’agriculture à l’industrie. Aujourd’hui, nous passons de l’industrie à une économie de services. Le déclin de l’emploi dans l’industrie a été spectaculaire, passant d’environ un tiers de la
population active il y a 60 ans à moins d’un dixième aujourd’hui. Et ce phénomène s’est accéléré de façon marquée au cours de la dernière décennie. Cette baisse a deux causes. Premièrement une plus grande productivité - la même dynamique qui avait révolutionné l’agriculture et contraint la majorité des agriculteurs américains à rechercher du travail ailleurs. Deuxièmement, la mondialisation, qui a délocalisé des millions d’emplois à l’étranger, dans les pays à bas salaires ou ceux qui ont investi davantage dans les infrastructures ou la technologie.
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Durant la dernière période, les bulles dans les marchés immobiliers et du crédit ont dissimulé le problème, en créant une demande artificielle, qui à son tour à généré des emplois dans le secteur financier, dans le bâtiment et autres secteurs d’activité. La bulle a même réussi à faire oublier aux salariés que leurs revenus baissaient. Ils se sont réjouis de la possibilité de s’enrichir au-delà même de leurs rêves, lorsque la valeur de leurs maisons atteignit des sommets et que la valeur de leurs fonds de pensions, investis dans le marché boursier, semblait devoir faire de même. Mais ces emplois étaient temporaires, basés sur du vent.
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La majorité des macro-économistes affirment que lors d’une récession, le véritable problème n’est pas la baisse des salaires, mais leur rigidité. Si les salaires étaient plus flexibles (ce qui revient à dire moins élevés), les ralentissements économiques se corrigeraient d’eux-mêmes ! Mais ce n’était pas vrai pendant la Dépression, et ce n’est pas toujours vrai aujourd’hui. Bien au contraire, une réduction des salaires et des revenus ferait tout simplement baisser la demande, affaiblissant encore plus l’économie.
Parmi les quatre grands secteurs de services - finance, immobilier, santé et éducation - les deux premiers ont été surdimensionnés avant le début de la crise actuelle. Les deux autres, la santé et l’éducation, reçoivent traditionnellement un fort soutien de l’Etat. Mais, l’austérité à tous les étages - consistant à sabrer les budgets lors d’une récession - a tout particulièrement frappé l’éducation tout comme elle a décimé le secteur public dans son ensemble.
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Comme en 1937, les faucons anti-déficit réclament aujourd’hui le retour à l’équilibre budgétaire et toujours plus de compressions des dépenses. Au lieu de promouvoir une transition structurelle qui est inévitable - au lieu d’investir dans le capital humain, la technologie et l’infrastructure, qui finiront par nous amener là où nous devrions être, le gouvernement appuie sur le frein. Les stratégies actuelles ne peuvent produire qu’un résultat : elles assurent que le Long Marasme sera plus long et plus profond que nécessaire.
conclusions :
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On peut tirer deux conclusions de cet bref rappel historique. La première est que l’économie ne rebondira pas d’elle même, du moins pas dans un laps de temps qui convienne pour les gens ordinaires.
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on voit l’image d’une décadence irréversible.
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La politique monétaire ne nous aidera pas à sortir de ce pétrin. Ben Bernanke l’a, tardivement, en grande partie reconnu. La
Fed a joué un rôle important dans la création des conditions actuelles - en encourageant la bulle qui a permis un niveau de consommation insoutenable - mais elle ne peut désormais que peu de choses pour atténuer les conséquences. Je peux comprendre que ses membres puissent ressentir un certain degré de culpabilité. Mais quiconque croyant que la politique monétaire va ramener à la vie l’économie sera amèrement déçu. Cette idée est une lubie, du genre dangereux.
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Ce que nous devons faire, c’est lancer un programme d’investissements massifs - comme nous l’avions fait, presque par accident, il y a 80 ans - qui permette d’accroître notre productivité pour les années à venir, et permette également de créer des emplois dès maintenant. Cet investissement public, et le redressement du PIB qui en résulte, améliore le rendement de l’investissement privé. Les investissements publics pourraient viser à améliorer la qualité de vie et la productivité réelle, à la différence des investissements du secteur privé dirigés dans les innovations de la finance, qui se sont avérées être plutôt des armes financières de destruction massive.
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Pouvons-nous réellement nous diriger vers cela, en l’absence d’une mobilisation pour une guerre mondiale ? Peut-être pas
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Si nous empruntons aujourd’hui pour financer des investissements à haut rendement, le ratio de la dette par rapport au PIB - qui est la mesure habituelle de la soutenabilité de la dette - en sera nettement amélioré. Si dans le même temps nous augmentons les impôts - par exemple, pour le 1% des ménages les plus riches, en termes de revenu - cette soutenabilité serait encore améliorée.
Le secteur privé ne veut ni ne peut par lui-même entreprendre une transformation structurelle de l’ampleur nécessaire, même si la
Fed maintient son taux d’intérêt à zéro pour les années à venir. La seule méthode pour y parvenir, c’est par une relance publique conçue non pas pour préserver l’ancienne économie, mais se concentrant plutôt sur la création d’une économie nouvelle
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en direction des services que les gens attendent - dans des activités productives qui accroissent le niveau de vie, pas celles qui augmentent le risque et l’inégalité. À cette fin, il existe beaucoup d’investissements à haut rendement que nous pouvons décider. L’éducation est un élément crucial - une population de haut niveau d’instruction est un moteur fondamental
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La deuxième conclusion est la suivante : Si nous nous attendons à maintenir un semblant de « normalité », nous devons réparer le système financier. Comme indiqué précédemment, l’implosion du secteur financier n’est peut être pas la cause de notre crise actuelle mais elle l’a rendue bien pire, et c’est un obstacle pour une reprise à long terme. Les petites et moyennes entreprises, en particulier les nouvelles, sont une source très importante de création d’emplois dans toute économie, et elles ont été particulièrement durement touchées. Il est nécessaire que les banques mettent un terme à leurs dangereuses spéculations et reviennent au métier ennuyeux consistant à accorder des prêts. Mais nous n’avons pas réparé le système financier. Nous avons versé de l’argent aux banques, sans restrictions, sans conditions, et sans une vision de la nature du système bancaire dont nous avons besoin et que nous voulons. Nous avons, en un mot, confondu la fin et les moyens. Un système bancaire est censé servir la société, et non l’inverse.
S'il n'existait pas, il faudrait l'inventer